Je sentais toujours cette pluie froide et salée sur mon visage, je passais mes mains sur mes joues pour éviter qu'elle glisse dans mon cou.
Je suis là, maintenant, près d'une maison chic et éclairée, je vois des gens à l'intérieur qui rient et dansent, j'aurais préféré ne pas les voir, ignorer leur existence, et pourtant je reste là, à les observer, à scruter leur intimité. Ce n'est pas de ma faute si leurs rideaux sont ouverts, si ils s'exposent à découvert. J'aurais pu continuer à courir, j'aurais pu ne pas voir cette maison. Mais je me suis arrêtée, j'ignore la raison. Même si mes yeux pleurent, même si ma vision est troublée, j'arrive à distinguer leur visage jovial, leur regard pétillant, et leurs mouvements envoûtants. C'est haïssable et éc½urant, et pourtant, je persiste à les regarder. Ils sont heureux et épanouis, ça en devient effrayant.
Il y a une femme, un homme et deux enfants. Le couple d'adultes danse, les mains sur les hanches, les enfants sont assis sur le canapé et les regardent en rigolant. La lumière reste terne et s'évacue d'elle une ambiance chaleureuse. Une bonne petite famille de bourgeois, joyeuse et répugnante comme je les déteste.
Il est environ minuit, à quelques minutes près, je ne sais pas où aller. Mes yeux défoncés, mes vêtements déchirés, mes genoux pleins de boue et ma peau griffée, je risquerais d'effrayer ce beau petit monde si je me risquais à les déranger. Je préfère m'allonger sur le trottoir, dans le caniveau, près d'un tas de feuilles ou d'un clodo.
Le sol est froid, il râpe ma peau, mes mains grelottent, mes os se glacent, c'est simplement l'histoire d'une nuit. Demain, j'irai ailleurs. Demain, j'aurai une vie meilleure.
Je me suis vite endormie, j'ai été réveillée par le grincement d'un portail qui s'ouvrait. Il s'agissait du père de la petite famille bourgeoise de la veille, il s'est posté devant moi, je le regardais de bas en haut, puis il a sorti une arme, je pensais qu'il voulait m'effrayer. Mais il a tiré. Mon sang s'écoulait à terre, mon épaule avait été profondément touchée, ma bouche tremblait, mes yeux pleuraient, je ne comprenais pas. J'ai tenté de me relever, mais il a tiré de nouveau, dans mon genou. Je souffrais comme jamais je n'avais souffert.
Mon sang de moins en moins présent dans mes veines, je m'affaiblissais, et personne n'est venu m'aider.
J'aurais dû continuer à courir, j'aurais dû éviter cette maison. Mais je me suis arrêtée, je connais à présent la raison.